Comment résumer mon parcours en dessin ?

J'ai fait du dessin industriel, de l'illustration, de la caricature, du portrait, du modèle vivant, du film d'animation, du design. J'ai exploré le figuratif et le non-figuratif à toutes échelles. J'ai transformé mes dessins en sculpture et vice versa. J'ai travaillé sur toutes sortes de supports dont le métal, utilisant toutes sortes de médiums et techniques. J'ai dessiné " à la souris " et avec des crayons électroniques sur ordinateur depuis 7 ans. Je connais divers logiciels dont Photoshop, Photopaint, DPaint pour faire de l'animation 2D et du design et enfin Flash5 et Dreamweaver pour monter des sites web. J'ai même dessiné sur mes objets virtuels conçus avec Softimage, mon logiciel d'animation 3D.

J'enseigne surtout le dessin, depuis 1980. D'abord dans mon atelier où j'ai développé ma pédagogie puis à l'Université Concordia depuis 1984, au Collège de Maisonneuve, à Dawson et à l'UQAC. J'ai aussi donné des cours de peinture et de sculpture aux niveaux collégial et universitaire.

Ma sculpture, quant à elle, est en étroite relation avec le dessin, la peinture, la photographie, la musique contemporaine, le théâtre, la vidéo et les nouvelles technologies numériques. Cette approche multidisciplinaire m'a permis de me renouveler sans cesse et d'insérer cette attitude dans mon enseignement. Le temps est une composante essentielle de ma démarche et demeure important dans mon enseignement. J'aime créer des situations où l'observation de changements nourrit le dessin.

Ma toute première série de dessins par exemple, s'était concrétisée par l'observation des changements que subissaient des oignons dans le milieu humide de mon réfrigérateur. Les dessins suivaient leur évolution, découvrant leurs richesses jusqu'à leur détérioration.

Mon enseignement actuel du dessin inclut différentes méthodes pour le re-cadrer et implique les disciplines de la peinture, la sculpture, la photographie, la vidéo, la performance, etc.

À titre d'exemple, j'organise des visites dans des endroits inusités comme la chaufferie des grands édifices ou le département de biologie pour dessiner ce qui n'est pas visible à l'œil nu et qu'on trouve avec la caméra ou le microscope.

J'ai d'ailleurs construit un cours intensif d'un mois pour l'Université de Chicoutimi : DESSIN/MÉMOIRE était une expérience multidisciplinaire où le groupe était invité à faire une excursion dans le bois, à photographier, à dessiner, à faire des frottages pour ensuite transférer cette expérience sur papier en une série de dessins dont quelques-uns devaient être transformés en sculptures. J'avais fait un vidéo de cette expérience pour que les étudiants deviennent conscients de leur processus. C'est une pratique que je continue d'ailleurs à ce jour à Concordia. Elle médiatise le travail et permet de le voir autrement.

Vous aurez déjà compris que ma carrière ne se limite pas au dessin et à son enseignement. J'ai participé pleinement au développement de nouvelles façons de faire de l'art, créé de nouveaux outils, trouvé de nouvelles façons d'exposer, créé de nouvelles relations avec le spectateur. Je vois mon rôle d'artiste comme agent de changement dans une société qui nous étonne si souvent par ses pratiques étranges...

J'ai donc continuellement exploité des matériaux hétéroclites et inventé les méthodes pour les transformer. J'ai par exemple utilisé du papier journal et des élastiques dans un but écologique. Cela a donné naissance à une technique de sculpture PAPIERURE. Elle est très utile aux niveaux primaire et secondaire pour initier les jeunes aux sciences de l'environnement tout en s'amusant.

Je fais de la sculpture avec un pinceau et du latex, utilisant l'empreinte comme processus et comme paradigme. Synthèse d'espaces positifs et négatifs, l'empreinte a par ailleurs consolidé l'ambiguïté 2D/3D que je cultivais jusque-là grâce à mon approche multidisciplinaire. Je l'ai retrouvée à l'ordinateur où ma sculpture est devenue une agglomération de pixels sur un écran 2D. Elle acquiert une quatrième dimension avec mon utilisation de logiciels d'animation 3D. (Elle acquiert également une dimension sonore différente de celle que j'avais expérimentée en travaillant avec une compositrice de musique contemporaine qui avait exploité le son du latex pour mon théâtre musical, EFFET CAMÉLÉON en 1986. Dans FORÊT/PARADIGME, RÉPÉTITION POUR UNE ÉCOLOGIE en 1988, elle avait aussi enregistré le son du papier journal et des élastiques et créé une bande qui devenait une mémoire de l'activité des 400 personnes incluses dans l'oeuvre.)

L'écran, comme nouveau support, dématérialise ma sculpture et actualise mon désir inassouvi de faire de la peinture. Je crée depuis un an déjà une série de films d'animation 3D, PAINTING BY NUMBERS, qui est un nouveau regard sur la peinture et le dessin (j'en expose des plans fixes). Le titre évoque ironiquement la peinture à numéros dans ma nouvelle relation aux nombres et aux algorithmes. En même temps, je détourne mon logiciel d'animation 3D de sa fonction première de simuler la réalité en construisant des animations non-figuratives à l'aide de textures et qui ne sont pas sans rappeler le " all over " de Pollock et le " chiaroscuro " de Rembrandt.

Dans ce contexte actuel du film d'animation 3D (où nous en sommes ironiquement encore à la Renaissance par la sur-utilisation de la perspective), je crée un espace dont la profondeur tient à la superposition d'objets semi-transparents et à l'utilisation de textures banales sur lesquelles je dessine et je peins virtuellement. Cette attention particulière à l'espace et à sa composition détourne la fonction narrative du film d'animation.

Je poursuis présentement une réflexion théorique au doctorat sur les glissements esthétiques qu'entraînent les nouvelles technologies numériques et comment l'animation 3D s'y insère. Le mouvement nous oblige à considérer l'image dans son activité et non plus à partir de ses propriétés; un passage du prédicat au verbe à partir duquel j'introduis le concept d'image-comme-expérience " qui me permettra, je l'espère, de développer une "cinématique de l'espace " où le corps aura la place qui lui est dûe dans le contexte souvent dépersonalisant des nouvelles de technologies numériques.

Expérience professionnelle en dessin

"Les esquisses ont communément un feu que le tableau n'a pas. C'est le moment de la chaleur de l'artiste... c'est l'âme du peintre qui se répand librement sur la toile." Diderot

J'ai exploré un grand nombre d'aspects du dessin:

LE DESSIN INDUSTRIEL : Pour Bell Canada, " vues explosives " en perspective de machines de toutes sortes pour des ingénieurs. Dessins (de circuits imprimés) sur des supports plastiques. Tous ces dessins nécessitaient des outils spécialisés.

L'ILLUSTRATION : Pour Bell Canada, dessins pour des diaporamas de formation des employés, dont un sur le stress qui a été utilisé pendant une quinzaine d'années. À HYDRO-QUÉBEC, directrice artistique et dessinatrice pour le département de la formation des employés jusqu'en 1971. À l'OFFICE NATIONAL DU FILM, réalisation de films fixes : Le bouleau, le mélèze et le pic rouge, gagnant d'une médaille d'argent au Festival du Film de New York en 1977. The Twins Choose Winning Foods , une série intitulée Good Foods, Good Times. À RADIO-CANADA, en 1979, conception et réalisation de diaporamas sur les diverses tâches (i.e. de réalisateur, directeur artistique, costumier, etc.) ainsi que sur les techniques de diffusion. À PARIS, Revue TÉLÉRAMA, illustrations pour un numéro spécial sur le Québec, en 1983.

LE FILM D'ANIMATION : À l'OFFICE NATIONAL DU FILM en 1978, conception et réalisation du film d'animation DANSE, mis en nomination au Festival International du Film d'animation à Ottawa en 1980. À radio-Canada, conception de la " danse des tableaux modernes " pour le film CRAC de Frédéric Back, gagnant d'un Oscar.

LA CARICATURE : à la Presse, diverses caricatures "empathiques"* pour Perspectives, son supplément, dont celles de Joel Le Bigot et d'Alcide Ouellet. À POLYGRAM, j'ai réalisé ce même type de caricature pour émuler leurs meilleurs clients. Pour des particuliers, même type de caricature.

LE DESSIN ACADÉMIQUE : Ma passion pour le dessin académique s'est concrétisée par de nombreuses études de nus, des portraits en sanguine, des autoportraits et des croquis.

DESSIN À CARACTÈRE MULTIDISCIPLINAIRE : Conception de diverses séries de dessins comportant collage, assemblage, installation etc. dont :une série sur les excavations des rues de Paris en 1982-1983 et continuée à Montréal même, jusqu'en 1991, d'autres séries de dessins non figuratifs dont les formats ont atteint 40" X 60". Ils étaient inspirés pour la plupart d'expériences personnelles quotidiennes et par la suite, de ma sculpture : je photographiais des détails pour les magnifier et les soumettre à la dynamique picturale. Deux de ces dessins ont été exposés au MUSÉE D'ART CONTEMPORAIN en 1982 dans le cadre de ART ET FÉMINISME et trois d'entre eux, au CENTRE STRATHEARN en 1991 sous forme d'installation.

Ce va-et-vient continuel entre mes dessins et mes sculptures en passant par d'autres disciplines est une constante de ma démarche. Ma vision d'une œuvre est rarement complète sans sa transposition à l'échelle perceptive du dessin.

J'ai donc aussi réalisé «MÉMOIRE D'ARBRES» de 1987 à 1989, une série de dessins créés à partir des arbres en papier journal et élastiques de FORÊT/PARADIGME, RÉPÉTITION POUR UNE ÉCOLOGIE.

J'ai dessiné à la souris d'ordinateur, une nouvelle génération de " parasites " inspirés des minuscules sculptures de la SÉRIE DES OBJETS VI(S)CIEUX (1993). Ces sculptures étaient fabriquées par empreintes de vis en latex et " combinées " à des morceaux de caoutchouc trouvés dans la rue. Cette nouvelle génération envahit quelquefois mes textes. (quelques exemples de cette transformation). J'en ai dessiné par observation à main levée sur papiers de grands formats.

J'ai aussi expérimenté de nouvelles façons de faire du dessin et de le montrer :

LE THÉÂTRE : Je me suis servi de mes sculptures vivantes pour faire une rétrospective de mes dessin, LES CHRONIQUES DE L'INAUDIBLE. Dans une "parade du temps", les sculptures vivantes envahissaient l'espace intime du regardeur, présentaient les dessins personnellement et contrôlaient le temps du "voir" puisqu'elles bougeaient continuellement.

LE DESSIN À L'ORDINATEUR : J'ai utilisé des fonctions de dessin de logiciels comme Dpaint, Photopaint et Photoshop, etc.. J'ai notamment conçu un Petit Canard et dessiné avec la souris ses mille péripéties pour l'en-tête d'un bulletin d'information périodique publié par le Syndicat des journalistes de Radio-Canada. (1994 à 1998)

CRÉATION DE SITES WEB : conception du site du DOCTORAT EN ÉTUDES ET PRATIQUES DES ARTS de l'UQAM. J'utilise le logiciel Flash5 pour dessiner une ligne animée qui se transforme en lettres ou en icônes.

Théories de l'enseignement multidisciplinaire du dessin

J'ai enseigné cette approche particulière du dessin depuis 1984 à l'Université Concordia. J'ai aussi donné, aux niveaux collégial et universitaire, des cours de peinture et de sculpture teintés de multidisciplinarité.

Cette approche de l'enseignement m'intéresse parce qu'elle renouvelle sans cesse les éléments formels du dessins: la ligne devient un faisceau lumineux dans une performance, les formes dessinées se détachent de la surface grâce au collage et au relief, l'espace se creuse réellement grâce à l'installation, etc. De plus, elle détourne la fonction représentative du dessin, le rendant plus dynamique. Celui-ci se montre par des actions comme froisser, déchirer, tordre, emboîter, assembler, construire...et fait appel à d'autres sensibilités. En même temps, on n'observe plus seulement l'objet mais les changements qu'on lui fait subir.

L'enseignement multidisciplinaire du dessin nous fait donc bouger intellectuellement et physiquement. Par contre, si on intègre les nouvelles technologies numériques et l'univers virtuel au dessin, la technique envahissante change l'emprise du corps sur le travail créateur. Dessiner à la souris introduit un autre rapport au geste : la dichotomie entre le geste et l'image nous rend maladroit et le dessin n'a plus sa subtilité habituelle. Finie aussi, l'intimité de l'atelier. Le laboratoire informatique exige une multitude d'expertises et entraîne une éternelle consultation d'experts, encourageant le travail collectif. Du côté positif, les choix de palettes permettent de changer les couleurs en un rien de temps. On effectue des déformations et du clonage automatiques. On décortique le dessin comme jamais auparavant. Les nouvelles technologies ont été créées surtout en fonction de la photographie. Celle-ci y joue donc un rôle central qui bouscule le dessin.

En somme, mon enseignement multidisciplinaire du dessin intègre toutes sortes de moyens de création dont l'espace et le temps ne sont plus fixés à la surface immuable d'un support en papier. Ces multiples supports (mobiles, fluides, transparents ou écraniques) deviennent matières à expérimentation. Je mets aussi l'accent sur le processus : je vidéographie les étapes de travail des étudiants. Cette nouvelle conscience du temps aide à transformer l'espace par l'introduction de points de vue multiples. De plus, la vidéo médiatise le travail et permet de le voir et de le concevoir autrement.

Enseigner le dessin dans cette optique, c'est déjà contribuer à l'articulation d'une nouvelle esthétique plus que post-moderne : elle ne génère pas seulement des œuvres hybrides, elle inclut les nouvelles technologies numériques et devient un langage particulier.

Toutes ces préoccupations sont intégrées dans ma démarche et dans la recherche que je poursuis en ce moment au doctorat.

Le mouvement sous toutes ses formes est un des facteurs indispensables, à mon avis, pour déranger notre perception de l'espace et nos rapports au temps et au corps. J'ai introduit du mouvement dans le dessin en faisant de l'animation (2D). J'ai aussi changé les règles de sa perception en le faisant présenter au spectateur par exemple par des sculptures vivantes.

La muettte et le « Surdit »
Ce que parler veut dire en art

« The limits of my language are the limits of my world ». Wittgenstein3

Dans un premier temps, ma démarche s'est développée dans la mutitée. J'ai très vite réalisé que je ne pouvais m'isoler indéfiniment si je voulais continuer d'évoluer. Mes premières prises de conscience sont facilitées en documentant mon travail à l'aide d'un appareil photographique et d'une caméra vidéo. L'ordinateur a aussi joué un rôle réflexif important dans ma démarche. Ces instruments de prospection ont créé la distance nécessaire à la réflexion fructueuse.

Les plans qui suivent ont servi de toile de fond au DOUBLE système discursif de ma pratique juxtaposant le langage proprement dit aux langages (multi)disciplinaires de mon expression artistique.

"C'est aussi la dualité que traduit bien ce que j'appelle l'effet Babel: illusion d'organisation parfaite (parler la même langue), puis traumatisme d'un souffle étrange venu d'ailleurs d'où foisonnement des langues, (l'anglais, puis l'espagnol, le hollandais, l'allemand, même le grec), complexité accrue, impossibilité de s'entendre, puis troisième temps hypothétique: rattraper la dispersion, à un " niveau " de complexité plus élevé, faute de quoi: maintien de discours et d'organes sourds les uns aux autres " incommunicables ". Différents types de bruits: le bruit inaudible du souffle (ou du trauma) qui fait éclater l'édifice; les bruits plus familiers des constructions répétées, les brouhahas et musiques célébrant la tour retrouvée, etc.

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